Il est le visage roux le plus reconnaissable des années 80 et 90. Pour beaucoup, Simply Red évoque instantanément cette “musique d’ambiance” lisse, parfaite pour accompagner un brunch dominical ou un rendez-vous galant un peu convenu. On se souvient de Holding Back the Years, de Stars ou de Fairground, ces morceaux qui ont inondé les radios mondiales. Pourtant, réduire Mick Hucknall à une bande-son de salon serait une erreur monumentale. Derrière le frontman à la chevelure de feu se cache l’un des parcours les plus bruts, contradictoires et fascinants de la pop britannique. Un homme dont la quête insatiable d’amour trouve ses racines dans un traumatisme d’enfance et dont l’ADN musical est, contre toute attente, viscéralement punk , .
L’étincelle punk à Manchester
Tout commence, comme souvent dans la légende du rock, par une claque. Le 4 juin 1976, à Manchester, un adolescent de 16 ans assiste à un concert qui changera le cours de sa vie : les Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall. Dans cette salle, ce soir-là, se trouve la future garde du rock britannique, des membres de Joy Division aux Smiths . Mick Hucknall, fils de barbier, en ressort transformé. Il ne veut pas faire de la variété, il veut crier sa vérité. Il forme son premier groupe, les Frantic Elevators, un projet punk new wave qui, bien qu’oublié du grand public, forge son obsession pour l’authenticité et l’émotion brute. C’est à 17 ans, dans sa chambre, qu’il écrit les prémices de Holding Back the Years, une chanson qui deviendra bien plus tard l’hymne que l’on connaît , .
Le nom né d’un malentendu
L’anecdote prête à sourire, mais elle est révélatrice du personnage. Hucknall voulait baptiser son nouveau groupe “Red”, en hommage à ses cheveux et à son amour pour Manchester United. Lorsqu’il contacte un club pour organiser un concert, le patron, ne comprenant pas qu’un groupe puisse s’appeler par une simple couleur, imprime les affiches sous le nom de “Simply Red”. Hucknall et ses musiciens, trouvant que cela sonnait finalement bien, conservent ce nom qui deviendra une marque mondiale .
La quête effrénée d’amour
C’est ici que le vernis de la pop star se craquelle pour laisser place à une réalité plus humaine et tourmentée. En 2010, Hucknall a livré au Guardian des confidences sidérantes : entre 1985 et 1987, il avoue avoir entretenu des relations avec trois femmes par jour, tous les jours . Loin de la simple vantardise de rockstar, il donne une explication psychologique poignante : “Je voulais l’amour de toutes les femmes sur terre parce que je n’ai pas été aimé par ma mère” . Sa mère l’a quitté quand il n’avait que 3 ans, le laissant seul avec son père, dans une maison où, selon ses mots, l’absence de présence féminine a transformé leur relation en une suite de conflits incessants. Cette douleur originelle est le moteur caché derrière chaque note de piano, chaque refrain mélancolique qu’il a chanté , .
Le génie de la résurrection
Le parcours commercial de Simply Red est tout aussi atypique. Holding Back the Years, initialement sortie en 1985 sans susciter d’engouement particulier, connaît une seconde vie en 1986. Avec quelques ajustements, dont l’ajout crucial d’un refrain plein d’espoir et une trompette feutrée rappelant le Miles Davis de Kind of Blue, le titre explose mondialement. Numéro 1 aux États-Unis, numéro 2 en Angleterre : le destin vient de basculer , .
Le groupe enchaîne les succès, mais Mick, de plus en plus starifié, finit par admettre en 1991 que Simply Red est essentiellement devenu un projet solo . Pourtant, il réussit l’exploit de rester au sommet, notamment avec l’album Stars (1991), l’album le plus vendu en Europe deux années consécutives, un exploit qui n’avait pas été vu depuis Simon & Garfunkel . Et alors que la presse spécialisée ricane, le public, lui, plébiscite ces chansons écrites dans des chambres d’hôtel, entre deux concerts , .
La fin du mythe ?
En 1995, avec le titre Fairground, Simply Red signe une nouvelle surprise. Basé sur un sample d’un duo de DJs néerlandais, le morceau devient leur seul et unique numéro 1 au Royaume-Uni. Ironie de l’histoire, c’est avec un sample dance que ce groupe soul, porté par un fan de punk, conquiert enfin son propre pays , .
Aujourd’hui, à 64 ans, Mick Hucknall ne se contente plus de la scène. Il cultive ses vignes en Sicile, pêche dans son domaine irlandais et, malgré une tournée mondiale pour les 40 ans du groupe lancée en 2025, il semble enfin avoir trouvé une forme de paix loin du tumulte des années 80 , .
Mick Hucknall n’est pas le “roux” de la pop de supermarché. C’est un homme qui a traversé le punk pour trouver la soul, non par mode, mais par besoin viscéral de vérité . Comme il l’a si bien démontré, la complexité humaine ne se résume jamais à une image de couverture. Simply Red reste, quarante ans après, le témoignage d’un homme qui a chanté ses blessures pour mieux les oublier, en espérant, peut-être, que nous les partagions avec lui .